Une page cornée

(…) Je laisse encore à désirer, je n’ai aucun métier, aucun. Tenez, je ne sais pas encore me déplacer, ni localement, par rapport à moi, ni par rapport à la merde. Je ne sais pas le vouloir, je le veux en vain. Ce qui ne vient pas à moi n’a qu’à s’adresser ailleurs. De même l’entendement, je ne l’ai pas encore assez souple pour qu’il puisse fonctionner en dehors des cas d’extrême urgence, telle une violente douleur se manifestant pour la première fois. Une question de sémantique, par exemple susceptible d’activer la marche du temps, ne saurait me retenir. À d’autres les joies de la spéculation impersonnelle et désintéressée, où la durée s’abolit. Moi je ne pense, si c’est là cet affolement vertigineux comme d’un guêpier qu’on enfume, que dépassé un certain degré de terreur. Est-ce à dire que j’y suis de moins en moins exposé, par la grâce de l’accoutumance ? (…)

Samuel Beckett, L’innommable

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