Le surhomme du jour d'aujourd'hui.

 On a tort de dénigrer le culte des objets. ─ Oui, moi je diffuse mes opinions au présent de vérité générale avec un cyber-mégaphone parce que je pense modernement et que l'assertion éthique en préambule, c'est in. ─ À condition d'être un peu malin, vivre dans un monde où n'importe quoi peut se substituer à n'importe qui peut présenter des avantages non négligeables, non pas dans la poursuite du bonheur ─ anyway, le bonheur, c'est has been ─ mais dans l'optimisation de ses relations sociales. Vous me direz que c'est n'importe quoi ; je vous répondrai que c'est plutôt l'art de faire n'importe quoi.

Petit exemple :

 

Du tabac, un bon bouquin, un carnet, une souris et un énorme pot de glace. Avec ça, on fait beaucoup.

On peut par exemple dire à sa belle-mère que son rôti est dégueulasse, qu'elle est d'une bêtise aussi abyssale que le décolleté de sa pouffiasse de fille et que d'ailleurs, le chiard de celle-ci ressemble plus à un petit rat rose et glabre qu'à la huitième merveille du monde. Une fois la pensée réelle exprimée :

  1. sortir fumer une cigarette pour se calmer (substituts envisageables : bière / whisky / absinthe / cannabis ─ illégal en France mais êtes-vous certain que vous ne serez pas à Amsterdam après quelques bouffées ?).
  2. rentrer chez soi pour exprimer tout le ressentiment excédentaire sur un carnet (s.e. : papier à lettre / cahier de brouillon).
  3. bouder en lisant l'excellent livre de Jacques Abeille (s.e. : Roger Zelazny / Philip K. Dick / Lewis Carroll / Tolkien).
  4. recevoir un coup de téléphone annonciateur d'un célibat nouveau mais ne paniquons pas puisque c'est là qu'intervient l'énorme pot de glace ! (s.e. : plaquette de chocolat noir à la pâte d'amande / pot de crème de marron / boisson chaude / tube de lait concentré sucré / tout aliment décadent).
  5. aller sur internet se trouver un nouveau conjoint / des films pornos / des lieux d'expression de la frustration.

Tout cela n'a pas l'air très constructif, me direz-vous... L'aspect apparemment rébarbatif de votre nouvelle vie ─ puisque tout lecteur qui se respecte est un esclave qui par définition n'a aucune jugeote et exécute tout ce que le sacro-saint auteur attend de lui ─ l'aspect rébarbatif de votre nouvelle vie, disais-je, ne doit pas vous arrêter ! Que vous soyez refroidis, c'est bien normal ; vous le serez si ce n'est pas déjà le cas et c'est justement l'enseignement prodigieux de sagesse que nous délivrent ces objet de consommation, de confort, de réconfort. Être froid, vivre au froid, mais être libre de dire ce que l'on pense : voilà le modus vivendi du surhomme du jour d'aujourd'hui, i.e. celui qui sait déjouer le péril de l'hypocrisie.

Cette logique repose sur un double constat : si les progrès de la technologie ─ et avec elle du marketing ─ ont considérablement humanisé les objets, les Hommes se sont symétriquement réifiés sous la pression du politiquement correct et des grandes peurs telles que celle du SIDA ou celle du chômage. Avec les mots d'ordre «Travaille !» et «Laisse pas traîner ta bite n'importe où !» ont imprimé en chacun des règles dont le contournement a pour conséquence une mort lente et douloureuse, qu'elle soit sociale ou physique. Or, ces impératifs qui relevaient a priori du simple bon sens face à ces deux menaces réelles ont évolué dans le sens d'un dédoublement symbolique / réel dont on observe les effets au quotidien : même en situation de stabilité financière, l'oisiveté suscite la culpabilité et même en cas de certitude quant à la santé de partenaires sexuels, le mélange des corps est considéré avec suspicion. A contrario, l'activité, même absurde, rassure et l'Amour légitime parfois davantage une relation sexuelle non-protégée qu'un bilan de santé en bonne et due forme ! C'est qu'en pénétrant le monde des symboles, ces deux craintes ont pris une dimension morale qui déborde complètement les limites de leur utilité. De la recommandation, on passe alors au commandement et du risque on passe à la transgression.

La mort étant la sanction annoncée, l'obéissance à cette morale est largement renforcée ; pire, elle est intégrée par les individus et génère des réactions simili-instinctives que seuls certains rites sociaux peuvent annuler. Ainsi les vacances et à plus forte raison la retraite libèrent de la culpabilité liée à l'oisiveté tandis que le mariage ou ses avatars post-soixante-huitards ─ le PACS ou plus simplement le fait de se déclarer en couple (reconnaître plus ou moins publiquement que l'on s'aime et former des projets communs) ─ abolissent la crainte de la contamination. «Mais que viennent faire les objets dans tout ça ?», me direz-vous ! A cela, l'auteur vous répondrait, non sans une certaine impudence, «Mais y a pas l'feu au lac !» s'il ignorait le respect qu'il vous doit, ô vous qui me faites exister...

L'habitude de la docilité agit comme une tache d'huile et se répand. On a tôt fait de passer de l'assertion «Parfois, le mal est létal.» à sa généralisation : «Le mal est par essence létal.». Évidemment, plus on s'éloigne de la source, plus la peur est diffuse mais c'est l'accoutumance à la docilité qui retient mon attention ici. Ne trouvez-vous pas, vous aussi, que la génération Y adopte une attitude quasi-systématique de servilité ? Cette idée ─ oui, c'est forcément une idée puisque je ne me permets pas de ressenti, je suis l'auteur d'un article aussi long que sérieux, non ? (hein, qu'il est long ?) ─ cette idée, donc, est liée à la peur d'une apocalypse personnelle. Que le mal soit fait et la mort frappera ! ─ mouahaha ! Or, le but proclamé de cette morale étant l'acquisition de biens ─ et non du Bien ─, les détracteurs du temps présent se sont détournés de ses biens en les calomniant, en les rejetant comme moyens d'évolution personnelle. Et ils ont tort !!!

Les objets ne mentent pas, quand votre ordinateur a foiré, il vous le dit dans sa langue mais il vous le dit clairement : «Va te faire foutre.». Pas de langue de bois au royaume des réifiés mais des langues de métal, des langues de fer pour les béliers, des langues d'or pour les lions et des langues de cuivre pour les balances ! Il y a toujours un allié invisible dans le sillage des triomphateurs et l'objet, lui, ne vous trompera jamais ! Quoi de plus fiable qu'un objet que vous avez acheté, tout entièrement, définitivement et dont la destruction ne saurait nuire à votre conscience puisqu'il n'a pas d'âme ? Enfin, pour pourrez être vous-même sans crainte de faillir puisqu'il y a un objet pour remplacer quelque fonction humaine.

  • Mère = brique de lait concentré + agenda électronique + forums + micro-ondes + Bio Santé Magazine
  • Père = guide d'installation du truc en morceaux Ikea + DVDs de coaching multiples et variés + Figaro magazine
  • Conjoint = couverture de sécurité + sex-toy + livre de Marc Lévy quelconque
  • Amis = Facebook + lapin Nabaztag
  • Progéniture = n'importe quel MMORPG en mode farming + aquarium

Peu à peu, cette immersion dans le monde des objets vous inspirera un sens de la justesse implacable. Alors, je vous vois venir, jeune utopiste fougueux pétri de bons sentiments, vous vous apprêtiez à m'objecter que ce monde sans déception et sans manque n'est possible qu'à condition de disposer d'argent en quantité suffisante. Vous avez tout à fait raison, et je vous félicite d'utiliser à si bon escient cette machine à produire de la pensée que d'aucuns appelleront leur Esprit. Deux ajustements doivent être faits pour rendre à l'auteur ─ MOI ! ─ tout le brio de sa pensée super trop pertinente.

Tout d'abord, il n'est aucunement question de remplacer l'intégralité de votre milieu social. L'objet ne doit subvenir qu'à des besoins ponctuels, il doit être la rustine de votre vie sociale, pas son vélocipède. Cette restriction semble avoir échappé aux geeks, nerds et hikikomori plus ou moins organisés sur lesquels on peut bien constater le désastre sanitaire et existentiel d'une vie en situation d'isolement total.

Last but not least, une précaution reste à prendre... Toute cette attitude reposant sur votre potentiel de consommation, il n'est évidemment pas question de perdre votre source de revenus. Dès lors, inutile de tenter des applications au boulot, vous allez juste vous tirer une balle dans le pied. Emmerder la belle-mère, oui, c'est menu fretin ; emmerder le patron, pas question ! Mais bon, l'un dans l'autre, le travail, on n'y passe que... ah ouais, merde, on y passe quand même beaucoup de temps... Bon. En fait, si votre environnement professionnel vous gonfle, surtout, ne pactisez pas avec ! Même si cela vous semble être le meilleur moyen d'améliorer les choses. Zut, ça peut effectivement être le moyen d'améliorer les choses. Bon... En fait, prenez sur vous au travail  et reportez la frustration à la maison ET au supermarché. Vous claquez tout votre fric en moyens de compenser une vie publique aussi insipide qu'humiliante et le pécule se fait rare pour compenser votre vie privée de merde ? Arf, c'est bien dommage...

Bon. Je vois que je ne suis pas digne d'être le sacro-saint auteur qui a toutes les solutions. Ne reste plus pour moi que cette issue : faire le deuil de mon brio rêvé en m'enfouissant dans la surconsommation de glace au chocolat. Petit problème : j'ai déjà épuisé mon ratio de glace. Par ailleurs, mon paquet de tabac est presque vide... Faillite de la pensée et faillite financière... C'est la loose.

Commentaires

1. Le jeudi 17 novembre 2011, 13:06 par Kadjagoogoo

Voilà texte audacieux, cynique et iconoclaste dont il est difficile (impossible, même) de démêler bonne et mauvaise foi. Merci, en tout cas, pour m'avoir permis sensibilisé au Nabaztag (je ne dis pas que j'en achèterai un, mais savoir que cela existe, déjà...) et de comprendre que j'étais un être d'exception. En effet, je suis ce spécimen improbable : un hikikomori sociable, dont l'appartement est l'exact hybride entre les deux clichés soumis ici.
Au plaisir de vous lire ici ou là,
K.
PS: je développerai 2-3 choses en coulisses, si vous permettez.

2. Le jeudi 17 novembre 2011, 14:26 par Gertrude

Le but n'était pas de faire de la pub du Nabaztag mais bon...

C'est pas si cynique que ça, je crois. enfin, on en a parlé (en coulisses).

3. Le vendredi 18 novembre 2011, 00:12 par Jean Pier Seigneur

Ratiocination de Glace
Heureux qui comme Gertrude vient en micr0lab

4. Le vendredi 18 novembre 2011, 04:01 par Gertrude

De fait, je suis Gertrude et je suis heureuse !

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