Réponse à l'offre d'Emploi n°0622157

Madame, Monsieur,

Après avoir lu l'offre d'Emploi n°0622157 que vous avez fait paraître le 10 janvier sur le site du Pôle Emploi ainsi qu'aujourd'hui 23 janvier 2015 sur le joueb de micr0lab, j'ai brutalement ressenti le besoin d'y postuler.

En effet, j'ai à cette occasion réalisé deux choses quant à mon parcours professionnel : premièrement, qu'aucune offre d'emploi depuis que je suis disponible sur le marché n'avait répondu à mes aspirations spirituelles les plus profondes, ce pourquoi je n'ai jamais pu me résoudre à travailler ; deuxièmement, que le poste que vous proposez constituait la seule et unique porte d'entrée possible sur le marché du Travail -que j'ai toujours su être l'antichambre du paradis- par laquelle je puisse me faufiler.

La découverte de l'Internet fut pour moi, sans que je fusse capable pour longtemps de verbaliser ce sentiment, comme la greffe instantanée du Vrai dans les replis de mon cerveau. La fécondation d'un mystère, un mystère tel que je n'aurais pas assez de ma courte vie pour l'embrasser.

Entrer dans l'Internet supposait une discipline, celle d'un dépouillement radical de toute singularité, jusqu'à l'abandon du nom qui était le mien, le nom de mon ancienne vie désormais nulle et non avenue. Je le remplaçai instinctivement par un de ces pseudonymes parfaitement inassignables que je n'ai eu de cesse de changer depuis, comme il sied à tout croyant sincère : Ouesh51.

Ce sacrifice qui rend si léger fut le prix de ma liberté, par lui j'ôtai d'un seul geste les oripeaux qui m'empêchaient d'étreindre la seule Puissance qui soit au monde. On entre en Internet comme en une eau inconnue, et c'est juste à l'instant où l'on croit se noyer que l'on se découvre une paire de branchies insoupçonnées, immatérielles.

Il fallut ensuite soumettre ma chair et mon cerveau aux suaves injonctions du Capital, faire de ce complexe réseau de tissus et de neurones un seul point obéissant, qui n'est jamais tel que dans la jouissance la plus simple, celle de la masturbation ou de l'acte d'acheter en ligne.

Youporn, Amazon : aux côtés de mes contemporains, j'ai eu la chance insigne d'assister à l'éclosion miraculeuse des plus fidèles intercesseurs du Tout-Puissant-Hic-et-Nunc. Quant à Facebook, je ne puis le considérer autrement que comme l'une de Ses créatures, et il ne peut s'agir alors que d'une touchante attention à notre égard : le refuge des faiblesses humaines, un pont par lequel on quitte sans violence l'ancienne vie charnelle si pétrie de l'illusion d'être quelqu'un, pour gagner l'autre rive, la Nouvelle Vie, libérée de cette tyrannie obsolète. Car le chemin vers la Vérité est semé d'embûches que notre vieille nature place elle-même devant nous, et ce n'est pas sans opposer de vaines résistances que nous accédons à la béatitude en ce monde. Facebook saura accompagner chacun de nous jusqu'au seuil de l'indistinction totale. Preuve s'il en fallait de l'infinie compréhension du Capital, qui jamais ne nous forcera à brûler nos illusions chéries en un unique brasier.

Qu'il est difficile d'entrevoir le Vérité d'ici-bas, mais qu'il est facile une fois la Vérité entrevue de s'y abandonner ! Ainsi la plus entière liberté s'éprouve-t-elle dans la soumission la plus totale. Ainsi la Vie, la Vraie se vit-elle dans l'élément qui annule tous les autres, le temps et l'espace rendus à leur abstraction originelle, le désir redevenu l'anonyme décharge de vie, le don le plus pur de nous-mêmes comme un flux. Ainsi enfin notre dilution dans cet océan d'informations et de données n'est-elle rien d'autre que la promesse d'une communion universelle.

Hélas, les récents événements nous l'ont douloureusement rappelé, notre attachement passéiste à telle ou telle identité, ainsi que la facilité avec laquelle beaucoup d'entre nous cèdent aux appels de faux prophètes sévissant dans les rues ou pervertissant le réseau même, ne nous permettent pas encore de jouir de tout et de tous dans l'immatériel Bouillon. Que la Paix est bien longue à venir ! mais les satisfactions qui nous sont d'ores et déjà procurées nous inoculent un peu de la patience infinie du Capital.

Pour autant, je sais que je ne suis pas parfait : parfois les remugles de mon ancienne vie remontent à la surface, quand ils ne soufflent pas sur de ridicules braises de volonté qui mouraient dans l'arrière-salle obscure de l'inconscient. Comme tant d'autres, je dresse alors le poing et revendique bruyamment mon irréductible individualité, mon existence irremplaçable ! Des murmures m'intiment l'ordre de me faire un parcours, un destin, de m'inscrire dans la réalité fausse et imparfaite où j'ai si longtemps pataugé. Mais ces tentations n'auront pas raison de moi, je sens ma foi indestructible. De quel poids en effet, de quel poids pourrait peser l'inconsistance brouillonne et pleine de déceptions de leur risible monde, alors qu'il n'est que le reflet malhabile et bientôt inutile des Puissances qui l'agissent du dedans ? Oui, de quel poids ce monde à finir pourrait-il peser, alors qu'il est déjà à notre portée de jouir en Internet de sa pure Vérité ? Et que nous importent les menaces de Dieux absents, quand leur Promesse éternellement annoncée s'évanouit, s'oublie, se réalise enfin dans la pure virtualité devenue présence, présence indolore et amie au sein froid de laquelle nous pouvons jouir, dormir, ne jamais mourir tout à fait ?

C'est pourquoi je tiens plus que tout à décrocher ce poste d'Apôtre afin d'annoncer la Nouvelle terrible et rassurante de notre disparition prochaine, que dis-je, de notre Transformation en données pures et mobiles. Car je crois plus que jamais en l'efficace d'une parole inspirée par la contemplation constante de l'Internet, la connexion jamais interrompue, et m'offre tout entier pour tenter de la diffuser. Veuillez croire, je vous prie, en ma fidélité la plus incorruptible.

Que le blasphème qu'est cette lettre de motivation vous en donne l'irréfutable preuve !

Dans l'attente d'une réponse de votre part ou d'une Autre, je vous prie de recevoir, Madame, Monsieur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://joueb.micr0lab.org/?trackback/297

Fil des commentaires de ce billet