Une rencontre.

Dans un immense centre de documentation, je prenais des notes sur un vieux naufrage lorsque mon attention fut irrésistiblement détournée par une conversation entre deux étudiants d'un niveau avancé, où fut prononcé le nom de Pierre Guillaume. Je me levai et m'approchai d'eux. Un garçon à lunettes, entre soldat et pécheur, répondit à ma question -Pierre Guillaume ?- par un non moins succinct quoiqu'affirmatif Pierre Guillaume. Je me présentai : à l'heure qu'il était et pour ce que j'en savais, j'étais l'un des deux nègres actifs au service de l'homme de lettres.

L'étudiant n'essaya point de cacher sa surprise. Pierre Guillaume était, confia-t-il, l'écrivain vivant qu'il admirait le plus. Il ignorait pourtant que ce grand homme eût besoin de nègres pour l'accomplissement de son œuvre. L'étendue et la profondeur de cette œuvre semblait toutefois si vastes, ajouta-t-il, que l'étonnement premier suscité par la rencontre de l'un de ses nègres se dissipait vite, pour se voir remplacé par un sentiment d'évidence, puis un désir, puis une aspiration, enfin un appel. Oui, continuait-il d'une voix qui dissimulait mal l'intensité des sentiments qui le traversaient, il avait l'infinie prétention, quoique cette prétention apparente fût doublée d'une réelle humilité, de proposer ses services au grand homme, par l'entremise du nègre que j'étais. Le seul caillou dans la chaussure résidait cependant dans ce terme de nègre. Ses convictions ne lui permettaient pas d'enfiler un costume aussi mal dégagé de connotations pour le moins coloniales, voire impérialistes, pour ne pas dire racistes.

Je précisai alors que le mot n'était pas de Pierre Guillaume, mais des deux nègres actifs depuis que le grand homme eût manifesté le besoin de recourir à de tels adjuvants pour l'édification de son œuvre. Je lui racontai comment, au cours d'un séjour au domicile de mon collègue, en Mayenne, nous avions reçu le premier pneumatique portant sa signature. Il s'agissait d'apporter, si nous le voulions bien, notre concours à la participation du grand écrivain à l'annuelle épreuve bourbonnoise de nouvelles, à quoi son emploi du temps extrêmement chargé ne pouvait lui permettre de consacrer le temps nécessaire, bien qu'il se fût engagé devant témoins à l'honorer.

Ni mon collègue ni moi-même ne connaissions alors le grand homme ou n'avions même entendu parler de lui avant de recevoir le pneumatique. Mais comme pneumatiquement éclairés par son génie, nous devinâmes quel insigne privilège cette invitation représentait lorsque nous prîmes la mesure de l'étendue et de la profondeur de son œuvre. Si l'on peut dire, car l’œuvre possible de Pierre Guillaume, comme mon interlocuteur l'avait lui-même souligné, apparaît à tout admirateur, en même temps que dans son étendue et sa profondeur, et ce à l'instant où il en prend mentalement la mesure, dans son insondabilité même.

Je fis remarquer à l'étudiant que le statut de notre apport faisait d'ailleurs l'objet de débats parmi les nègres, les admirateurs et les spécialistes du grand homme. Certains parlaient d'entreprise, se sentant liés à Pierre Guillaume comme des sous-traitants à leur commanditaire. D'autres préféraient se définir comme des contributeurs, d'autres encore comme des fidèles. Enfin il y avait les enragés, les passionarias qui tenaient à se définir comme la commune d'écriture Pierre Guillaume, où les individualités comptaient pour rien, prêtes qu'elles étaient au sacrifice de leur temps, de leur énergie et, s'il le fallait, de leur liberté. En tant que nègre, ou contributeur si mon interlocuteur préférait, je n'avais pour ma part aucune préférence. Mon usage du terme incommodant ne tenait qu'à l'habitude que j'en avais prise, à l'époque où nous nous engagions dans nos premières contributions à l’œuvre du grand écrivain.

J'acceptai la proposition de mon interlocuteur. Je lui témoignai mon enthousiasme, ainsi que celui que ne manquerait pas de manifester notre collègue à tous deux à l'annonce de son recrutement. Je lui souhaitai la bienvenue dans notre commune d'écriture Pierre Guillaume. Le grand homme, quant à lui, se reposait sur nous les yeux grand fermés. Il n'y avait donc pas lieu de lui signifier l'agrandissement de notre famille, ce qui d'ailleurs eût été parfaitement impossible. La communication avec l'écrivain ne se faisait en effet, et ne se ferait sans doute jamais que dans un seul sens : le sien. Ce qui nous laissait une liberté presqu'infinie, la contrainte qui s'exerçait sur nous n'étant que celle, interne, de son génie.

Commentaires

1. Le mercredi 1 juillet 2020, 18:38 par bonjour

Si d’aventure P.G. passait par là : prends-moi, s’il te plaît. Je connais tous les mots, même les interdits, et les enchaîne comme seul l’esclavagiste sait enchaîner ses nègres. Prends-moi et j’irai si haut dans la hiérarchie des nègres que nous pourrons mater cette commune d’écriture comme elle le mérite, et restaurer ton autorité naturelle, divine et scripturale. Je serai ton prophète et ton admirateur, ton fouet et ton encre, ton noir et ton blanc.

2. Le jeudi 2 juillet 2020, 16:11 par PG1000

Le grand homme n'a malheureusement pas les moyens, pas plus dans le temps que dans l'espace, de passer par là.
Mais vous semblez recevoir ses pneumatiques appels. N'y point répondre provoque des élancements.
Lancez donc une bouteille à mulepacha@mailoo.org, qui vous donnera un jeu de clés.

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